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Sur l'aphantasie

11 décembre 2024 par
Siegfried Dubois
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Que voyez-vous si je vous dis "une pomme" ?


Derrière cette question banale, à la réponse toute aussi banale, d'un vide aussi abyssal que sidérant, de cette même surprise qui teinte le visage de l'interlocuteur·ice, se tient une réponse bien plus profonde. Fermez les yeux. Touchez ce papier devant vous. Maintenant, oubliez que c'est du papier. Et recommencez. Que vous reste-il ? L'émotion. Si importante, précieuse, et douce. La sensation du contact lisse et délicat, décorrélé de son image, forme l'idée parfaite de ce qu'est le papier. Une sensation épurée, mère de ressenti, d'intimité.


Si cela peut être source de nombreux petits désagréments - allez imaginer quoi que ce soit d'artistique avant de le réaliser autrement que par une liste de propriétés - c'est une expérience sensible toute particulière que je suis heureux d'avoir. Elle m'a protégée, par son rapport tout particulier à l'émotion, de l'apathie patriarcale. En rêves, sous les pluies d'un parc, à travers le tohu-bohu d'une foule - comment penser autrement qu'en émotions, si les images vous font défaut ? J'ose avancer que mon aphantasie joue un bien plus grand rôle dans mon rapport aux sentiments que je veux bien avouer. Et si ces derniers peuvent être bien invasifs, je reconnais avoir un plaisir à voyager en leur compagnie. Ils sont des portes qui m'autorisent à être, que je n'ai qu'à pousser délicatement pour aimer.


Les sentiments sont formes - tantôt délicats et fragiles, tantôt âpres et tranchants - mais en sont le ressenti et non la vision. J'associe mes ami·e·s en émotions complexes, palettes aux teintes des instants volés ; et si je perçois le monde en couleur et sens, goûts et contacts, je le vis et revis en impressions : toutes aussi impossibles à représenter par l'art qu'à circonscrire par des mots.

Une boule de fourrure d’airain

Aux mirettes d'étoiles constellées

Jouant de ses moustaches en main

De plaintifs sons quémande pâtée

Ce n'est pas mon chat. Ce n'est pas un chat que je me souviens avoir vu, car il n'existe pas. Mais l'émotion de ce train qui roule, me porte et roucoule contre le rail m'a imprégné de cette sensation. Alors, je l'ai prise par la patte et offert de se glisser sur le papier. Elle s'y love désormais confortablement, tout en cachant son exacte vérité, sa précieuse nature, son intouchable beauté. Elle a vécu au travers de moi, l'espace d'un instant, puis s'est évaporée. Bienvenue dans ce chaos sans images d'idées et représentations, dans cette errance par ma vie et ses questions.  

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