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Romanesques désintérêts

L'écrit peut-il, et doit-il, plaire ?
21 mars 2025 par
Siegfried Dubois
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Rien dans les chiffres ne le trahit : la lecture, au global, ne recule pas. Mais pour autant, elle ne progresse pas non plus, en changeant de visage. Et chaque jour, la foultitude d'écrits grandit. Sur des plateformes comme sur des arbres s'épanchent des mots, toujours ces mêmes mots, dans des ordonnancements différents, toujours avec plus de subtiles nuances. Plus de mots que l'on pourrait en lire. Et je participe à ce tourbillon vertigineux de lettres, un peu chaque jour, qu'à écrire ces articles ou des histoires. Et si j'ai bien conscience que ces écrits ne sont pas grand-chose (je suis bien loin d'être un auteur réputé, ni d'avoir l'espoir ou la prétention de le devenir) il n'en reste que la plupart du temps, je ne sais même pas si je suis un auteur tout court : je n'écris pour absolument personne.

Alors certes, on pourra argumenter que lorsque l'on se livre à une activité artistique, c'est avant tout pour soi ; mais l'écriture est pour moi bien différente. J'aime écrire, mais je ne mettrai pas mes mots en forme de la même manière s'ils n'étaient pas destinées à un potentiel public. Je n'aurais pas besoin de respecter les règles, de présenter mes réflexions les plus fondamentales et fondatrices. J'écris pour moi, mais à destination d'autrui. J'écris pour ouvrir un partage, avec un·e lecteur·ice, que je ne connais probablement pas, et qu'iel se réapproprie mes mots et qu'ils enrichissent son narratif, car c'est ce que nous sommes : des histoires ambulantes, qui s'intersectent aléatoirement. Mais plus les années passent, plus ce lectorat me semble silencieux, impatient, flou, lointain, détaché - voire inexistant. Et désormais, j'écris sans but.

En fait, quand je publie quelque chose, je ne m'attends plus à des réactions. Mais encore moins pour ce que j'écris : car je sais qu'à l'inverse d'une image que l'on peut contempler quelques instants, une musique que l'on peut écouter en fond de son activité, ou une vidéo où le dynamisme sert d'ancrage au cerveau, l'écrit n'a rien pour lui. On est seul·e face à la page, confronté·e aux mots, froids et tranchants. Rien ne bouge, rien ne vit : car cette vie, il faut la créer dans son esprit, par son esprit, comme un·e archéologue reconstitue une scène de vie passée. Alors, si se rajoute à cet ascétisme l'hostilité du langage, par les échancrures de vocables abscons, échardeux paysage du verbe aride, l'esprit se lasse et la concentration se délace - on passe à la suite.

Il faut dire, le livre dans son plus simple appareil et sa plus stricte définition a un mode de transmission vertical, et très austère. Par quelques symboles, ordonnés et organisés, on doit capturer l'intégralité de la cognition de l'auteur·ice. Et il n'est nul palliatif : c'est vous, seulement vous et uniquement vous, face au texte. Face aux mots inconnus. Contre les tournures alambiquées, au milieu des idées divergentes aux vôtres. Et, de surcroît, le livre demande de votre temps. Pour certain·e·s même, il se rebelle, ne se laisse pas apprivoiser - et pour les autres, il reste tout de même ce monolithique bloc dépourvu de distraction.

Un livre n'est pas multitâche. Et dans nos poches, sommeille un monstre qui est à un glissement de doigts d'offrir un univers toujours plus coloré, mouvant, addictif. Il est aisé d'écouter ou de regarder alors que l'on fait autre chose (du moins, en apparence) et surtout, la si précieuse connexion avec l'autre est à deux gestes et une notification de la vidéo que l'on dévore. Le livre, lui, il faut l'ouvrir, on ne peut pas se stopper à n'importe quel mot et le reprendre comme si de rien était. Si on veut tirer parti de sa lecture, il faut s'y investir, et pas simplement la consommer. Y tresser son imaginaire, ses pensées - le livre implique de penser.

Je trouve, et sans les dénigrer, que les livres illustrés en sont symptomatiques. Ce format, qui gagne en popularité, illustre de courts textes par des représentations évocatrices. On se passe du texte de description, avantageusement remplacé par une illustration ; on se concentre sur ce qui est important, sur les dialogues, sur les pensées. J'apprécie beaucoup certains ouvrages de ce type (un coup de cœur que je me permets en passant : Goupil ou face) mais pourtant, une part de moi s'attriste de leur popularité. Non que ce soit une "mauvaise lecture" ou "qu'il existe des littératures plus prestigieuses que d'autres" mais plus que l'on perd le rapport sacré et évocateur aux mots, celui qui fait naître l'imagerie et le sentiment dans son plus simple appareil, plutôt que d'avoir recours à une distraction des sens pour en susciter l'émotion.

Je m'explique : plus que jamais, on est connectés de toute parts, on échange avec des centaines de personnes, mais les mots deviennent nos ennemis. On se trouve tel·le·s des dresseur·euse·s, à devoir claquer du fouet pour les faire rentrer dans la cage de nos idées, les jetant contre nos opposant·e·s avec hargne, sans s'attacher à les connaître. On exploite les mots. L'ultime et infinie expression du capital, qui envahit jusqu'au langage. On ne garde que des mots utilitaires, des mots efficaces, des mots qui nous servent à décrire le réel. Et on est incapables de poser des mots sur ce que l'on vit, ou ce que l'on est. Pourtant, on pense par le langage. Où, ailleurs que dans la lecture, trouve-on de nouveaux mots qui nous permettent d'employer de nouveaux chemins ?

Et moi, je me sens à un croisement. Interdit, je me tiens sur la terre battue qui le compose, hésitant sur la direction à emprunter. Car j'ai un rapport tout particulier à l'écriture, et que je vois jour après jour mes mots que je chéris instrumentalisés pour opprimer autrui, que je ressens la violence qui se cache entre les lettres. Alors, j'espère faire rêver par mes mots, et je m'y attelle à en blesser ma psyché. Je vais creuser plus profond en moi, vidant mon énergie sur les pages, scarifiant mes chairs en ces psychotiques sillons sur le papier. Et pourtant, j'ai peur que cela ne serve à rien. Toute cette encre - numérique ou bien physique - s'écoule en odieux silence dans le néant.

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