J’ai commencé très tôt la lecture. Celle-ci m’a happée, dès mon jeune âge - avec une mère institutrice et une curiosité dévorante, bien maigres étaient les chances que je ne dompte pas bientôt ces étranges symboles qui s’amassent en sens, et qui découpent la réalité de leurs formes régulières. Si je n’ai que peu de mémoires de l’enfance complexe qui a été mienne, quelques-unes affleurent : seul au sein d’une bibliothèque, attenante à la salle de classe, car l’institutrice ne sait déjà plus quoi faire de moi. J’y dévorais des livres alors adaptés à mon âge mais point à mon insatiable esprit, m’interrogeant quand j’aurai la possibilité de découvrir d’autres mondes, d’autres possibles, ce que l’on refuse à quiconque de si jeune.
Bien loin de couler des jours heureux, cette appétence si prononcée à l’imaginaire et aux ailleurs était un ancrage. Je l’étreignais désespérément dans le naufrage de ma vie. Moqué pour ma différence alors que j’en souffrais déjà sans y ajouter leurs mots, les livres étaient une échappatoire à tout ce qui m’entourait - tout ce que je voulais vivre. Il n’était nul lieu dans lequel je ressentais une vraie sécurité, et nulle personne envers laquelle je ne nourrisse pas une quelconque crainte ; il n’était pas un instant sans qu’une dérangeante pensée aux yeux rougeoyants dans le noir ne vienne me recroqueviller. Sauf avec les livres. Eux, le temps de quelques pages, de quelques pensées aux détours d’inconnues phrases, me laissaient vivre dans cet ailleurs - là où je n’étais plus le sujet de vie, mais où l’héroïne de papier, bien plus forte que moi, endossait ce rôle.
Dès que la porte m’en a été ouverte, en la présence d’une médiathèque, j’ai développé un rapport compulsif à la lecture. Je dévorais les ouvrages et m’arrangeais pour toujours plafonner le nombre d’emprunts de la carte - lorsque, quelques années plus tard, j’ai eu la possibilité d’avoir ma propre carte de bibliothèque, j’étais ravi : c’était autant de fenêtres vers d’alternatifs ailleurs qui s’ouvraient à moi. De retour dans mon antre, je me ruinais alors le dos, recroquevillé dans un coin de mon lit. Dès que cela m’était possible, je dévorais les plus épais ouvrages jusqu’à ce que toutes ces lettres ne se mélangent et fassent vaciller mon esprit, que j’en vienne à toucher ce mal des livres - cette étrange ivresse, d’une migraine nimbée de torpeur, lorsque l’œil s’est trop abîmé contre le papier. Je lisais comme un drogué, comme un traumatisé souhaitant oublier.
Très tôt, j’ai voulu moi aussi contribuer à cette valse de lettres et écrire à mon tour - ce goût, je le reflétais dans les écritures d’invention que l’on me faisait faire alors. Cependant, être sénestre et point dextre apportait grand inconfort à l’écriture manuscrite, à la rédhibitoire encre baveuse - et par ma lenteur comme par les désobligeantes remarques, j’en suis venu à ne pas aimer écrire. C’est là que les voix sont apparues. Dans toute leur toxique insistance, elles me rappelaient mes échecs à trouver les mots, les critiques acerbes qui notaient par le prisme d’un strict cadre, la violence des remarques que même les plus proches infligeaient comme l’on parle du beau temps. Mais, au plus profond de moi, des histoires hurlaient ; des contes pour survivre à ce quotidien abrasif, hostile, et dépréciateur. Que ce soit par de railleurs camarades ou les mots délétères des adultes, je chérissais tous ces instants que je pouvais vivre loin d’eux, cloîtré dans mon esprit. J’y inventais des mondes, parmi lesquels l’envie d’exister n’était pas la dernière chose qui me définissait.
Alors, j’ai persévéré : sans en parler, sans le montrer. Copiste lent et invisible, amalgamant ce qui le faisait rêver alors, hors des sinistres murs de moquerie que sont le secondaire pour quiconque a l’audace d’être un tant soit peu différent. Là, j’y écrivais les aventures de Lief, un faible pastiche d’histoires que je lisais alors, enrobé de mes fixettes de l’instant. J’avais détourné des demi-cahiers qui, au fil des ans, n’avaient pas servi pour les cours ; de bric et de broc, je leur avais construit une couverture ; plus que de simples écrits, j’illustrais de mes maigres aptitudes de dessin, noircissant les marges de représentations figurant ce que mes mots insuffisants peinaient à encapsuler.
J’imaginais alors que pour écrire, il fallait avoir fait des études, que les maisons d’édition embauchaient les auteur·ice·s, et que le monde du livre était celui de personnes sérieuses, vérifiant toute information qui figurait dans un livre vingt fois avant de l’écrire, et devant faire vérifier toutes leurs sources. J’étais convaincu d’une chose : jamais je ne pourrais faire partie de ces personnes. J’étais trop mauvais, trop perdu, trop psychorigide, trop scientifique même. Alors jamais cela ne pourrait être ma vie. C’était une échappatoire comme une autre, me murmuraient les voix. Un moyen de tenir les horreurs à distance quelques pages encore. Alors, je pensais que ça me passerait, par la honte ou par l’ennui, que bientôt j’arrêterais. Je croyais d’ailleurs que vingt s’écrivait avec un ‘h’ ; mais croire, ce n’est pas savoir.
Mes histoires étaient pour le moins convenues, comme ce que l’on s’attend pour un enfant d’un tel âge. Et surtout, avec l’entrée au lycée, très peu satisfait de ces anciens écrits, je les délaissai, enterrant ainsi mon premier projet d’écriture inachevé. Après un temps d’errance, avec la fin approchante du secondaire, il y a dix années maintenant, je posais les premiers mots d’un univers de fantasy - celui-là même qui allait me suivre jusqu’à ce jour. Quelques pages, écrites au détour d’une salle d’étude - je me souviens encore de l’exact sentiment qui m’étreignait alors, tandis qu’hésitant j’alignais les lettres dans mon traitement de texte.
Je n’ai aucune peine à me souvenir de la profonde crainte que j’avais à partager mes textes - des restes me hantent encore aujourd’hui. Pourtant, à une amie proche, j’ai osé partager un chapitre. Elle adorait. En a demandé plus. J’ai écrit. L’histoire suivait son propre chemin, bien au-delà de mon contrôle, de ma raison - épris d’incompréhension, je laissais les lignes filer devant moi, goûtant le calme que la pratique m’offrait. Tout y était fluide, paisible : à chaque horreur que je livrais en proie aux pages, je calmais un peu plus les voix.
Si je relis ces lignes aujourd’hui, au delà du style qui a changé, je couchais sur le papier des choses non pas car elles avaient forcément du sens, mais plus parce qu’elles me paraissaient empreintes d’une prestance, si propre à l’âge du secondaire. Je fonçais dans tous les clichés de la fantasy adulescente - il fallait du brio, du grandiose, du tragique. Les titres se drapaient de secrets, aux noms de créatures mystiques adjoints de qualificatifs empreints d’un mystère tout relatif. L’héroïne qui s’éveille en une seconde pour courir - sans que la raison n’en soit donnée. Juste parce que ça sonnait bien, de mon appréciation d’enfant qui se cherchait la patte d’un adulte. Cela se poursuivait jusque dans la trame injustement blessante pour les personnages, au simple nom d’un morbide glamour se voulant ensorcelant.
Sauf qu’il y avait peut-être un peu plus qu’un simple adolescent perturbé derrière ces mots. Car si entre de nombreux écrits couchés à cet âge, mes textes auraient pu se fondre, il était une caractéristique qui les distinguait : tout finissait bien plus que mal. Les héro·ine·s succombaient tragiquement, mais sans atteindre leur objectif : des morts déchirantes, non dénuées de sens, mais bien dépourvues de finalité. Une écriture où l’impuissance prenait la main de l’horreur, et que toutes deux s’en allaient vagabonder au sein d’utopiques tableaux, pervertis de leur simple présence.
Et à chaque nouveau mot aligné, à chaque nouvelle pensée formulée, à chaque limite définie, la dépendance se faisait de plus en plus sentir. Si je n’écrivais pas, les voix criaient. Elles me criaient que je ne faisais rien, que j’étais un raté. Je tentais de me mettre à écrire, et les voix hurlaient. Elles me hurlaient que ce que je rédigeais n’intéresserait jamais personne, que j’étais un raté. Alors j’écrivais, puis, la plume posée, les voix tonnaient. Elles tonnaient que tout ce que je produisais était faible, que j’étais un raté. Mais au moins, j’étais un raté qui avait tenu les voix à distance quelques instants de plus. Quelques instants où je pouvais cesser d’entendre leurs perpétuelles incitations morbides.
Il me faut le dire ; c’était ainsi que se passait ma vraie vie. Pour le moi d’alors, la vie se résumait à une suite de d’illusions de choix : on naît, on vit, un chemin s’offre à nous, résultante de nos choix successifs mais surtout des choix d’autrui, de l’environnement et du passé. Et je transmutais mon impuissance en cette poignante angoisse, qui ne construit rien d’autre que le trône d’où elle se jettera elle-même. Rien n’allait, tout se délitait ; comme ce monde que je voyais s’emballer alors que le basculement climatique était alarmant, perdu au cœur de ces stigmates laissés par une dysfonctionnelle famille et une harceleuse sociabilisation, où tout pouvait basculer d’un instant à l’autre, imprévisible chaos mutilateur.
Et au cœur du changement, vint l’horreur. Les murs d’un hôpital virent ma seule mais singulière expérience de déconnexion au réel. Suite à une opération épuisante, ayant réussi à m’extirper de mon lit pour m’asseoir, tout chavira. Je me sentis chuter, et dans mon effondrement, j’ai basculé. J’ignore exactement ce que j’ai vécu ce jour-là, mais j’en ai un souvenir vivace, que je trainerai probablement dans mon ombre jusqu’à mon dernier souffle : si l’instant d’avant j’étais assis, je dérivais désormais parmi des ruines, perdues dans un espace sombre et menaçant. Là, parmi les débris, gisaient toutes celles et ceux que j’ai aimé, aurai pu aimer et aimerai. Les présences m’étaient confuses. J’enjambais les corps sans vie, à la dérive sur cet ersatz d’architecture.
Tout était confus, mais rien dans mon vécu n’a jamais égalé la détresse que j’ai ressentie alors, qui a achevé d’ancrer en moi un écrasant fatalisme. Encore aujourd’hui, en écrivant ces lignes, je mesure difficilement à quel point cet évènement m’a transformé. J’ai ressenti les peines les plus violentes qu’il ait pu m’être donné de vivre ; abandonné dans l’œil du rien, là où les mots sont trop faibles pour donner à vivre l’horreur invisible qui hante chacun des épars fragments de cette expérience. J’y ai erré durant des heures, des jours, des années ; j’y ai vu s’effondrer la roche et les corps, la raison et l’espoir. J’ai contemplé la mort d’une étoile, et l’infini silence de ceux qui sont morts ; goûté l’amer de la perte, senti le déchirement de ma psyché.
Je suis revenu à moi, agité de violents spasmes ; plusieurs bleus s’épancheraient bientôt sous ma peau, muettes marques de ce que je venais de traverser. J’ai pris une dizaine de minutes pour me rappeler où j’étais, ce qu’il venait de se passer. Par mes convulsions, j’avais projeté mes chaussons à l’autre bout de la pièce ; ma perfusion était providentiellement toujours en place. J’ai attrapé un verre de jus d’orange. Je l’ai bu. Un faible rai de soleil filtrait à la fenêtre, montrant qu’il existait une réalité par delà les bâtiments gris. Mes effets s’épanchaient sur la table de chevet. La vie avait repris. J’étais revenu à moi, malgré moi, et sous le choc. Une seule pensée me traverse alors : je dois me taire sur ce que j’ai vécu. Sans quoi, on m’ausculterait, on me garderait sous surveillance. Et je voulais partir. Loin. Alors, comme mes hématomes, le silence, je l’ai gardé ; et depuis jamais je n’ai osé me confier au sujet de ce que j’avais vécu ce matin-là. Comment raconter à quiconque cette expérience sans inquiéter ?
Secoué mais n’en faisant pas sens, en personne de sciences, je tâchai de ne pas accorder plus grand crédit qu’à une étrange rêverie sous le coup d’une crise - et pourtant, une part de moi ne peut s’empêcher de se questionner sur la nature de cet instant, qui m’avait alors semblé durer des heures. Et si je n’ai plus jamais, lors de mes crises d’épilepsie, fait l’expérience de pareilles visions, depuis, celle-ci est revenue me hanter au plus profond de mes nuits, ou s’imposer à moi dans les plus étranges instants. Lorsque je navigue aux frontières du sommeil, que cette doucereuse torpeur me tenaille après une nuit blanche, ces émotions me submergent parfois.
Dire que cette expérience a eu un impact sur mon écriture est un euphémisme. S’accrochant à ma personnalité, cette mémoire a déséquilibré mon rapport à un monde : celui de mes émotions. Celles-là même avec lesquelles j’étais en froid depuis de nombreuses années, qui ont toutes explosé à la surface en une paresseuse bulle d’un ravageur magma. Et ce trop-plein sentimental, je ne savais qu’en faire. Ayant alors un diplôme en poche, je me dirigeais vers des études de biologie. Pourquoi la biologie ? J’étais bon. C’était des sciences, c’était rationnel, je voulais rester dans une filière confort… la vérité est que j’étais beaucoup trop terrorisé pour choisir quoi que ce soit. Ce moment de vie où l’on demande quel est ton projet professionnel, alors que la seule chose qui compte alors est de s’extirper des traumatismes. Alors j’ai fait de la biologie. Même là, ce n’était pas vraiment un choix. Trop détruit alors pour faire un choix qui me profite vraiment, je fais celui de la facilité. En me disant que j’allais pouvoir développer mes passions en parallèle, et que quelque chose en sortirait.
J’ai toujours eu un problème de contrôle. Lié à une totale absence de maîtrise dans ma vie, je brûlais d’au moins contrôler mes passions - alors, si l’instant d’avant j’emplissais des pages, je les désavouais le moment d’après. Trop faibles, d’une narration trop convenue, aux mots trop vides : tout était bon pour discréditer mes créations. Chaque nouvelle avancée, nouveau style que je me découvrais était une excuse pour désavouer l’entièreté de ce qui était avant. Je n’ai pas tout archivé, et une partie de ces textes que j’ai écrits est perdue à jamais. Non que je le regrette - mais une nostalgie toute particulière m’empreint à repenser à ces écrits d’alors - et j’aimerais pouvoir m’y plonger, découvrir dans quelles mesures mon parcours m’a fait changer.
Ainsi, sur un été fait de fausses vacances, j’avais écrit aux rares moments perdus plusieurs centaines de pages, qui n’ont jamais rencontré quelconque lectorat. Là, j’y avais posé les bases de mon univers - par l’histoire d’une union d’héro·ine·s contre une créature gargantuesque, à l’apparence indéfinissable ; la lutte pour la survie d’une soldate, à travers les hostiles marécages d’Azankar ; la quête pour la sauvegarde d’un monde et de l’amour, teinté de drame, d’Aerthia et Luanalya. Autant d’histoires auto-censurées, qui finiront dans l’oubli. Probablement pour le mieux - l’écriture y était pavée de pauvreté et l’histoire souvent vide de sens ; toutefois, je ne peux m’empêcher de penser que cette exigence m’a placé sur l’étrange chemin qu’a pris ma pratique aujourd’hui.
Peu à peu, je me suis éloigné de l’écriture - alors trop enfoncé dans de sombres spirales, et ayant découvert le jeu de rôle où je déchainais passion de création comme débordante narration, j’avais laissé de côté le média. Quelques écrits ça et là, au gré de mes autres activités ; pour enjoliver une description ou introduire une histoire, mon écriture s’était faite utilitaire : un moyen de communication pour aligner des idées et faire naître un monde, un objet technique pour décrire ce que je ne savais pas dessiner. Et cette écrivaine léthargie m’enlaça un temps - jusqu’à ma troisième année de licence de biologie.
Là, j’y rencontrais un professeur de français, qui nous plaça de nouveau face à l’écriture d’invention. Alors, durant l’heure qui fut dédiée à la rédaction, je noircis les pages. D’une écriture malmenée, sombre et rouillée, mais empreinte d’une profonde liberté. Alors, quand vint la fin, je pris le peu de courage qui hantait encore l’enveloppe desséchée que je traînais partout où j’allais et, d’une voix hésitante, je me proposais à la lecture. Et si les mots de ce professeur sont allés rejoindre le chaos de pensées qui me remue au point d’en être plus distinguables, le sentiment que ceux-ci m’ont provoqué est resté bien vivide, et me pousse parfois encore aujourd’hui à faire jouer la plume.
Cet écrit imparfait, je l’ai gardé, bien qu’égaré ; car c’est là que j’ai reconnecté avec l’écriture. De quelques mots, j’ai tiré que si je n’étais certes pas un prochain grand prix littéraire, j’avais une affinité pour cet art qui se ressentait dans mes mots ; des quelques échanges qui ont suivi, j’ai pu sociabiliser, là où j’étais pour le moins reclus alors. Pour la première fois depuis des années, mes écrits me permirent d’échanger. De partager de l’émotion. Ce dont j’étais en cruel manque, enfoncé dans mon ermitage sentimental ; je savais alors pourquoi j’écrivais : certes en partie pour me libérer moi-même, mais aussi pour donner à voir des autres et des ailleurs à celles et ceux qui auraient la peine au cœur mais la patience à vivre.
J’ai entamé un projet au cours des semaines suivantes ; l’imagination dévorante, affamée d’autant d’attente avant de noircir des pages à nouveau, mais surtout l’imaginaire dévoré, me remuant du plus profond de mon morbide existentialisme. Ravagé par les maux qui hantent mes pas, j’ai retrouvé mon écriture d’alors comme bien plus torturée qu’avant. Par ses motifs comme ses sujets, elle s’attaquait aux plus sombres facettes que je traîne avec moi. Et si ce professeur d’alors s’était étonné de la tristesse que dégageait mon texte, je ne lui souhaite pas de rencontrer ces écrits-ci : profondément sombres, sondant les traumatismes que je n’avais jusqu’alors que gardés pour moi.
Mais si j’osais enfin parler de mes pires terreurs, je devais mettre quelque distance pour me préserver. Cette barrière, ce fut celle du langage : je donnais à montrer mes traumatismes, mais les transfigurais d’un vocable abscon, aux désavoués renversements, en une pastiche poétique qui s’éperdait en une quête stérile mais perpétuelle du bon mot. Je me suis lancé sur une série de nouvelles. Sur le moment peu ambitieuse, avec seulement quelques écrits voilés de cette dépressive torpeur qui me caractérisait alors ; bientôt gargantuesque, entité ayant évolué au-delà de mon contrôle au gré des mois, à mesure que de plus en plus j’osais m’ouvrir à l’horreur que je me masquais moi-même.
J’allais mal. Et écrire me faisait enfin poser les mots sur les maux. M’astreignant à la tâche, je fis de ces écrits l’écho de toutes les muettes complaintes que ma psyché fracturée émettait. Et si les motifs en ont changé, il en reste de même aujourd’hui. Je suis et reste effrayé - ce monde me terrorise. Je le vois courir à sa ruine, et je n’y peux rien ; à part espérer toucher de mes mots, bien faible est mon agentivité. Alors, j’essaie de faire toujours mieux que la veille ; et si l’épuisement souvent me guette, je m’époumone à au moins essayer.
Ce rapport si particulier aux mots touche tous les aspects de ma vie : par des paroles d’apparence anodine, je peux ressentir de grandes blessures, oblitérant toute cette si rare estime de moi. Et lorsque mes mots sont moqués, les stigmates s’étirent sur des années. Au delà d’être des caractères que j’aligne sur des pages, ce sont mes émotions : les seules choses dont je peux être sûr qui sont vraiment moi. Certes, une déclinaison imparfaite et incomplète, mais ce qui s’en rapproche le plus, dans toute son étrange splendeur : ces astreintes de lettres qui réduisent au silence les hurlants sentiments.
Parfois, j’ai l’espoir d’être lu ; celui qui fait rêver à ce que ses mots aident quiconque en a le besoin. En d’autres temps, je perds cette confiance - je me noie dans mes monstres, ceux qui me susurrent à longueur de nuits hallucinés l’échec que je suis. Alors je lutte - pris dans ces eaux troubles, je m’agrippe à quelque débris d’espoir que le naufrage a laissé. Ce sont les rares moments d’émergence qu’il me reste hors de ce brouillard mental et cette surcharge que fait peser la vie quotidienne - si banale, ordinaire, et pourtant emplie de complexité. Infiniment précieux, redoutablement rares - si fragiles cristaux de pureté.
Écrire, ce sont vivre de précieux moments hors de temps et de contraintes, ou à l’inégal rythme de la plume se tissent les amours, se noient les sens, se filent les genres. C’est là, en lieu comme en instant, que les voix se taisent ; et avec le temps, je les ai apprivoisées. Elles restent sauvages, brutales et sans-pitié, et je me méfie d’elles à chaque pas. Un rien pourrait leur rendre leur pleine violence, ravageant mon estime de leurs griffes peu scrupuleuses. J’ai fini par comprendre qu’elles ne me voulaient pas de mal, mais peinent à se faire comprendre. Tout ce qu’elles désirent, c’est m’éviter la souffrance, la déception, l’échec par l’évitement. Une fuite totale, complète, infinie.
Qu’il s’agisse de l’enfant perturbé que j’ai été, de l’adolescent effrayé ou du jeune adulte perdu que je suis, aucun ne souhaite cette éternelle solitude qui forme l’unique promesse de leurs chants. Non - ce qu’ils souhaitent, ce que je désire, c’est créer. Inventer et faire rêver là où c’est impossible, souffrir et compatir sans avoir honte de ces faiblesses - toujours par cette langoureuse valse de mots. Aujourd’hui, je reste toujours cet enfant en quête de sa patte d’adulte - et c’est la meilleure des choses, car j’ai fini par comprendre que celle-ci n’est qu’une illusion : notre écriture évolue toute notre vie durant. Et tant mieux que je sois un peu resté de cet enfant ; cela me permet de voir de jolies fleurs, à de rares mais inestimables occasions, entre les horreurs du monde.