J'ai toujours eu beaucoup de craintes à me confronter à d'autres créateur·ice·s. Par mon passé, mais aussi par mon exposition sur internet, j'ai toujours eu un peu peur de m'aventurer dans des environnements inconnus, peuplés de personnes inconnues. Pourtant, ce n'était pas l'envie qui m'en manquait : je pense fermement qu'une création collaborative (ou au moins aux côtés d'autres créateur·ice·s) est plus riche, plus fertile, plus facile - on se motive, on s'épaule, on se questionne.
Apprenant il y a deux semaines de cela l'existence d'une Game JAM dans ma ville, par une annonce relayée sur un serveur discord peuplé de personnes bienveillantes, j'ai fini par m'inscrire aux côtés d'une seconde personne à celle-ci (et heureusement qu'elle m'a motivé, car j'aurais pu m'en retourner dans ma tanière à ce stade). Si j'ai trépigné d'impatience durant toute la semaine à l'idée d'y être, que j'avais hâte de rencontrer d'autres personnes aux centres d'intérêts similaires pour un temps de création, je dois dire que j'étais dans le même temps épris dans un tourbillon d'angoisses.
Tout à la fois prisonnier et bourreau, mes pensées faisaient des tours telles des lion·ne·s en cage : la terreur de dire quelque chose qu'il ne faut pas, d'être jugé, que mes idées soient décriées mauvaises, qu'on pense que ce n'est pas du jeu de rôle, ou même d'être reconnu - en mal - par ma chaîne youtube. Car il faut dire, même si je reste de niche, quelques personnes ont entendu parler de moi, et je suis bien loin d'être fier ou satisfait de certaines de mes anciennes vidéos.
Arrive le jour J (ou plutôt le soir J) : vendredi 18h. La Game JAM a pris part dans l'Édulab Pasteur, un lieu singulier à l'ambiance accueillante et créative. Par mail, on nous avait informé·e·s de la présence de certaines machines, et qu'on aurait de la place pour créer et expérimenter, mais, ne connaissant pas les lieux, j'ai été agréablement surpris par ces derniers. De espaces beaux, lumineux, d'expression et d'exploration créative...



Après une courte visite du lieu, on se dirige vers l'Édulab, où sont déjà la majorité des participant·e·s et des organisateur·ice·s. Tou·te·s sont souriant·e·s, et une énorme pile de fournitures s'épanche au centre des tables, rassemblées pour former un grand plan de travail. Les discussions allaient de bon train, on nous salue, des mots sont écrits sur un tableau. La JAM commence !
J'avais des idées vagues. Le thème, "sensible", m'avait suggéré l'image d'aventurières autour d'un feu de camp, qui se racontaient des histoires et parlaient de leurs émotions. Tandis que les organisateur·ice·s posaient le déroulé de la soirée et du lendemain, je rassemblais mes pensées. On a fait un tour de table, où j'ai beau avoir écouté avec attention, j'avoue avec honte que mon aphantasie et mes troubles d'attention m'ont tout fait mélanger. J'ai quand même retenu les profils, et étais impressionné par toutes les années et expériences dans le domaine, ou dans des domaines proches, de chacun·e. Lorsque est venu mon tour, j'ai bafouillé quelques mots, oubliant la moitié de ma personne au passage - comme toujours lorsque je dois me présenter, en soit !
La première soirée, on s'est livré·e·s à plusieurs activités. Tenter de faire germer des idées, les sélectionner, trouver des ponts entre elles, en discuter, et essayer de dégager le concept d'un jeu et d'éventuelles collaborations sur celles-ci. De mon côté, les idées ont fusé. J'ai une trentaine de post-it qui pourraient tout autant servir de concepts de jeux, réinvesti et articulé de nombreux concepts (comme celui du vide fertile), et même pensé à des angles morts de la création (pourquoi ne distribue-on pas une bande sonore avec ses jeux ?)

J'ai choisi d'interpréter "sensible" comme le partage et la représentation des émotions. J'ai toujours beaucoup aimé l'esthétique et la poésie voilée des étoiles et de la nuit. J'y ai combiné mon idée initiale de feu de camp, et me voilà à imaginer des constellations de mots ! J'étais très enthousiaste sur mon idée, et avec la personne avec laquelle j'étais venu, on a cherché des ponts entre nos idées. On a finalement choisi d'explorer chacun·e de notre côté un jeu différent avec des ponts dans les descriptions, mais entremêler les idées a permis de construire des mécaniques de jeu de nos deux côtés, et d'avancer plus vite !
Côté sensibilité interne et monde intérieur, en revanche, j'ai assez peu osé parler ou m'intégrer aux autres membres de la JAM, malgré quelques interactions très agréables. Mes angoisses étaient juste trop grandes, mais j'ai adoré le format et la bienveillance de tou·te·s (que je remercie chaudement). Par quelques moments, j'ai essayé de dépasser mes insécurités mais j'ai accepté que je n'y arriverais pas, et rester en retrait pour créer au milieu d'autres pri·se·s dans ce même mouvement m'allait bien : j'étais motivé pour sortir de mes cadres et motifs habituels, et pour formuler un jeu que je n'aurais pas réalisé sinon !

Le premier soir a permis de poser toutes les bases, et le lendemain de consolider le jeu. Après une insomnie, je me suis trouvé à beaucoup repenser mon embryon de jeu ; avec mon amie, nous avons décidé de faire deux jeux distincts, qui se rejoindraient sur certains points (le traitement des émotions) mais qui adopteraient des formes totalement différentes : je voulais une production écrite et poétique qui prenne place dans les étoiles, que les constellations deviennent visibles dans le ciel par les mots que l'on y tresse, tandis qu'elle avait la brillante idée d'utiliser des objets à toucher, les yeux fermés, que l'on passe entre les joueuses, et de voir quelles émotions émergeaient. Ainsi, le second jour a vu la base du jeu changer, pour se figer en un jeu narratif sans conteuse où on met ses émotions sous forme de motifs qui résument une description abstraite, que l'on emboîte selon des modalités fixées par des dés personnalisés, dont j'ai posé une première version "jouable" dans la matinée qui a suivi !
Au sujet de ce jeu, d'ailleurs (et je m'excuse de la nature décousue de mes retours), une des idées qui m'a influencé, ce sont les textes des Nomaï dans Outer Wilds. En me promenant dans le jeu, cela m'a toujours suggéré une narration non linéaire, par la simple organisation des textes : reprendre une description en son milieu, en ajouter des versions ou fins alternatives, ou répondre à quelqu'un pour apporter une précision à une histoire.



Je me suis donc trouvé à ajouter cela à mes idées de constellations, et j'en suis venu à l'idée de décomposer les constellations en symboles élémentaires, que l'on obtient en lançant les dés. L'idée est que les constellations représentent des émotions, et que les joueuses peuvent compléter les constellations, en créer de nouvelles ou en interconnecter en fonction du dé "diversificateur" que l'on lance avec un des dés "constellation". Durant la première soirée et le lendemain, j'ai ainsi développé et écrit les bases du système, les règles pour créer, compléter ou relier les constellations, les bases sur la narration linéaire et non linéaire, et couvert les questions des outils de sécurité émotionnelle à employer.
L'après-midi, j'ai consolidé le jeu, préparé les dés ainsi qu'une première version brouillon de la carte d'étoiles, et tenté de boucler un prototype, en tentant de balayer les angles restés morts. J'ai également collaboré sur une carte d'émotions, que mon amie avait initiée, autant pour l'aider que pour laisser à mon esprit du temps pour réfléchir à l'emboîtement des différentes règles que j'avais posées. Encore quelques petites choses, quant au dé "diversificateur", restent à explorer - car il reste des points non résolus sur la manière de connecter lorsque l'on obtient certains résultats !

J'ai été impressionné de toutes les idées créatives que chacun·e apportait et portait en jeu : que ce soit des micro-mondes dans les interstices, des cocottes directionnelles, un jeu d'adresse sur une carte spatiale, une bibliothèque de sens, une mythologie des objets du quotidien... Les jeux étaient doux et profonds ; et si je n'ai parfois pas osé exprimer à quel point je trouvais certaines idées intéressantes ou originales, j'espère par ces quelques mots pouvoir y rendre hommage. Je craignais de ne pas réussir à créer au milieu de tant de personnes, mais j'ai finalement pu, et c'était enthousiasmant et très motivant de lever la tête et de voir tou·te·s les participant·e·s affairé·e·s chacun·e tout·e à leur jeu... En quelque sorte, cela m'a fait renouer avec certains pans de la création : on crée pour un public, mais aussi pour les autres créateur·ice·s, car à travers cela, on soigne son rapport à la création pour pouvoir à nouveau aussi créer pour soi !
A la fin du samedi, j'étais très content de ma JAM, et de la JAM de manière plus générale. Dans une ambiance conviviale, j'avais su surmonter mes peurs les plus profondes pour créer quelque chose. Certes seul, mais entouré d'autres. Je craignais l'idée de groupes "forcés" car, avec ma naturelle timidité lorsque je ne connais pas quelqu'un·e, j'ai tendance à me laisser guider par le projet créatif d'autrui, sans oser proposer mes idées. Pouvoir me concentrer sur mon projet, tout en étant entouré de personnes qui créaient et partageaient leur enthousiasme, était la meilleure formule pour me permettre de créer un jeu.
Et semaine prochaine, avec la seconde partie de cette Game JAM et si la créativité ne me fait pas défaut, je finis ce jeu de rôle en bonne compagnie !