Voilà un bien singulier et catatonique mois que je viens de passer. Je peine à mettre en mots cet ersatz d'existence que j'ai traversé, comme un assoiffé désert. Les jours filent et se figent dans une danse endiablée, que je ne contrôle plus. Tout se passe sous mes yeux mais j'y existe aveugle, ralenti. Les somnolences m'étaient tout d'abord insupportables, puis j'ai eu à y céder. J'ai compris qu'il n'était nulle conformation dans laquelle je sortais vainqueur que de combattre une fois encore reptant épuisement, qui s'en atteignait chaque extrémité de mon chagriné être, s'enroulait autour de chaque pensée, enserrait chaque organe.
Je suis désolé, cher·e lecteur·ice, de ne pas avoir de joyeuses nouvelles à te brandir, comme un drapeau de paix devant mes angoisses : et si j'ai eu la chance de me reposer, j'ai pu tout juste assez le faire pour récupérer la vue sur l'abysse qui s'étend de part et d'autre de moi, que je rejoindrai au moindre faux-pas. Car je n'ai pas le choix, je dois avancer. Pour un travail, de l'argent, un simulacre de vie ; des choses si déconnectées de ma réalité quotidienne et de celle du monde que leur sens ne fait définitivement que s'amenuiser à chaque seconde. Je dois m'en retourner faire-semblant, et le faire si bien que l'on me donne en un sourire aussi crispé que faux les moyens de ma subsistance.
Sauf que ça, je ne mesure plus si j'en suis capable, de radier de cette hypocrisie manifeste. Par mes errances, j'ai la sensation d'avoir échappé à la mort - en comparaison, remplir des pages de texte d'une science aveugle me semble dérisoire. J'avais toujours pensé, plus jeune, que ce serait la pénibilité du travail qui m'aurait - force est de constater qu'exister m'est bien plus pénible que cela - mais que c'est son odieuse absence de sens qui le rend insupportable. Tout le monde est remplaçable, une statistique ; on évolue dans un amoncellement de tortures dont l'unique objectif est de se soumettre à des personnes abjectes qui ont plus de petits bouts de papier que nous. Pourquoi ? Car on nous l'a inculqué, et que ces mêmes personnes ont fait construire un système d'oppression exploitant méthodique, extrême, infini, que tout le monde prend pour acquis et dans lequel certain·e·s cherchent "leur épanouissement". Comme s'il pouvait exister épanouissement sans émancipation, et que celle-ci nous était à jamais inaccessible, verrouillée derrière des règles immondes et des capitaux grimaçants.
Alors soit, je vais faire semblant. Je me résigne. Ou du moins, essayer jusqu'au prochain craquage, jusqu'à l'arrachement du suivant pansement d'illusion.
Je vais continuer à écrire - ici, et mon livre. Ce seront mes murmures au monde - ceux que personne ne veut entendre, les mémoires d'un dérangé. D'un qui aurait aimé dormir et fermer les yeux, mais qui grand ouvert fixe le plafond en une transe terrifiée. D'un qui aurait souhaité être comme tous, mais qui n'en comprend aucun, épuisé par les conversations dont il ne saisit jamais le sens, d'un différentiel de traitement. D'un à qui on souffle d'arrêter de créer - cause d'un rapport perçu comme caustique à la création, mais pour qui cela serait précisément signer son arrêt de mort. D'un qui erre au cœur de ses horreurs, s'oriente aux hurlements de ses tourments, danse au rebord du vide ; dans la vésanie la plus pure et la plus innocente, aussi hors de contrôle qu'inoffensive pour autrui - cette lente déstructuration du soi, méthodique morcellement de l'identité et implacable dissection de l'être, au fil du couteau comme de la pensée : l'extase horrifique de la dés-existence dont il faut taire le nom : la dépression.