Au cœur de l’imaginaire, il y a des formes d’expressions moins formelles que d’autres. Le jeu de rôle, par essence, est accessible à quiconque possède une capacité d’abstraction. Il se construit sur la base d’un seul prémisse : le “et si… ?”. Qu’il soit plus ou moins codifié, il est un espace où on y parle pour tresser un narratif alternatif, pour y explorer des possibles ou échapper à l’impossible quotidien.
Il y a peu, je me suis interrogé sur la signification de mon loisir. J’y conte des histoires, transposant mes émotions, mes peurs, mes joies et mes peines dans un carcan contrôlé, pour les explorer autant que pour m’en échapper. J’y ai incarné diversité de personnages, épousé d’innombrables voix - non comme des masques, mais comme des facettes. Et toute pratique qui sur la longueur se déroule laisse ses durables empreintes, de celles qui forgent notre personne.
Singulièrement, j’en suis venu à constater que mes mémoires de rôliste ne sont que rarement associées avec la conclusion d’un grand arc narratif, la mort d’un antagoniste majeur ou un gain de puissance par mon personnage : au contraire, elles se forment au contact de l’autre, celui et celle-là même que je cherche à toucher par mes mots. Et que ces temps soient de parole ou de silence, de jeu ou d’attente, ils sont autant de points d’ancrage pour de potentielles réminiscences qui guideront ma pratique future - voire ma vie.
Si le jeu de rôle est un espace d’exploration, c’est aussi un lieu de construction du soi : au contact d’ami·e·s, on se transforme à mesure qu’on échange ; on finit par connaître le personnage d’autrui par les moments de roleplay, et à appréhender l’autre au travers des temps de pause.
Alors, comme il en est de tout moment chargé émotionnellement, des bribes s’accrochent aux branches du souvenir. Pour autant, elles ne se forment pas toujours d’émotions grandioses dans une précipitée course. Avec le temps que ce média offre, elles se construisent plus subtilement : une bande-son désormais perdue dans les méandres de la toile, une brise nocturne traversant l’entrebâillement de la fenêtre d’un appartement dont je ne suis plus locataire, l’odeur d’une boisson que je ne consomme plus. Des moments brefs qui ne semblent accrocher peu d’importance à leur apparence, mais qui retiennent dans leurs doigts songeurs les graines de ce qui formera le fantasme de cette partie.
Car lorsque je me trouve à nouveau à consulter les enregistrements desdites parties, ce qu’il m’est possible de faire car j’ai soigneusement archivé mes huit dernières années de pratique, la plupart de ces éléments que mon cerveau emballe d’un papier coloré n’existent pas. Ce sont des collections d’instants rapiécés, méticuleusement assemblés en un simulacre de cohérence ; à la manière d’un rêve basé sur des faits, mais dont la temporalité est soumise à conditions.
Au demeurant, je n’ai pas de problèmes particuliers à former des souvenirs. Mon aphantasie, cette si singulière condition qui me bloque toute visualisation, joue avec les limites de ce que je veux bien croire qu’il s’est passé, mais la rationalité d’une liste d’éléments que j’associe à l’instant coupe court à tout vagabondage : je ne me revois pas sur cette plage à la nuit tombée, par quelques degrés face à la mer du nord, mais je sais qu’en cet instant plusieurs années auparavant, j’avais les pieds dans le sable, que je frissonnais une caméra à la main, tentant de photographier la lune au-dessus d’une eau paisible, alors que mon voyage touchait à sa fin. De ce point qui m’a marqué par l’émotion toute particulière qu’il me suggérait par sa brièveté et la réalisation que je ne pourrai probablement plus revoir cette plage de ma vie, une ancre s’est formée, à laquelle se sont amarrés une flotte de propriétés.
Avec le jeu de rôle, cela a toujours été différent. Une soirée de jeu peut se mêler en une étrange souvenance, aux sentiments inexistants sur l’instant mais vivants à celui d’après. Une singulière capacité à résumer en quelques sensations une nuit faite d’un millier de paroles, qui agrège selon ses propres règles la partie en un faux mais évocateur instant. Et pourtant. En dépit des souvenirs que mon cerveau invente tel un dérangé alchimiste, des faits ont été là. Et c’est la perception qu’il m’en reste aujourd’hui qui accompagne ce que je deviens, à mesure que ma passion m’a pris par la main des rives d’une subie solitude jusqu’au carrefour d’un millier de chemins.
Le point le plus troublant, toutefois, est peut-être que ces mémoires que j’accroche au jeu de rôle ne sont pas des moments que je vis comme marquants sur l’instant. C’est même plutôt l’inverse. Ce sont ceux qui glissent, qui font oublier les silences et les hésitations aux contours des phrases ; ceux qui existent en dehors des marges, où rien ne se produit et que quelques notes appellent à la souvenance des années plus tard, quand bien même la mélodie n’avait pas été entendue alors. Pourquoi ma fabrique à mémoires réagit différemment avec cet imaginaire plutôt qu’avec d’autres segments de vie ? Et surtout, pourquoi l’émotion que j’y attache ressurgit alors, là où elle se fait discrète lorsqu’elle est rationalisée par une série de caractéristiques, d’évènements qui s’y sont déroulés ?
Un des seuls autres médias auquel je raccroche similaire ressenti reste le jeu vidéo. J’ai un distinct souvenir, bâti d’une soirée entière de jeu solitaire dans le tréfonds d’une chambre étudiante, errant sur l’île de brume-azur - l’adéquation du paysage onirique, blessé des luminescents débris avec de douces tonalités avait laissé glisser ce moment pour définitivement l’établir comme une source de sérénité dont je manquais dans ma vie d’alors. Aujourd’hui encore, entendre ces quelques notes suffit à me rappeler à tout cet émotionnel : cette expérience qui m’est pourtant désormais confuse avec l’étirement du temps reste pour moi une manière de gérer mes crises d’angoisse actuelles, un puits sans fin de créativité et une invisible machinerie à imaginaire. Là-bas, sur mon île, j’étais à la fois quelqu’un et personne, marchant de découverte en émerveillement ; je n’étais rien et en même temps ce que je vouais être. Le temps réel s’était suspendu, et il n’existait que la prêtresse draenei que j’étais, qui avait conscience de n’être qu’un avatar au sein d’un monde virtuel.
Fouillant plus profondément, cette fabrique à émotions composites a également forgé quelques souvenirs qui jalonnent mes lectures. D’une époque où je dévorais compulsivement d’épais tomes de fantasy, je n’ai retenu ni titres ni auteur·ice·s, mais d’étranges amalgamations entre sentiment et narratif. Du si singulier trône d’ossements à la justice froide mais réaliste issu de cette lecture oubliée, j’ai fait émerger toute une histoire décorrélée, mais guidée par cette sensation que le réel se garde bien de m’offrir - un frisson d’étrange qui s’épanche dans mes cités éthéréennes, ces créations flottantes d’espaces déstructurés et changeants qui vivent au sein de ma fiction, que le rationnel et scientifique réel n’aurait pu me suggérer.
Une réalité m’a frappé : ces souvenirs de l’imaginaire sont aussi évanescents que mes rêves. Aphantasiste, je ne songe pas en images, mais en impressions et en émotions : si une amie est là, je saurai qui elle est par le sentiment qu’elle me procure - comme une signature qu’elle me projetterait. De chaud ou de froid, doux ou rêche, j’en déduis mon environnement. Je me promène au cœur de forêts invisibles, dont je ressens la présence de troncs, où j’y converse avec d’intangibles personnes. Alors, que je dorme ou me remémore, s’expriment en moi des palettes d’émotions aux nuances infinies, que les mots ne peuvent encapsuler. Par vagues, se distillent à travers moi ces humeurs - j’en ressens la chaleureuse caresse ou la glaciale griffure, l’amer confort comme l’étrange perdition.
Et c’est probablement de là que vient mon goût pour l’étrange : celui qui est tant aux antipodes du réel que l’on ne peut pas le représenter, ou se le représenter. Par sa puissance évocatrice, à faire se représenter en ressentis plus qu’en images, on perd pied avec la rationnelle liste : on approche à un niveau bien plus organique la création, celui qui nous permet de nous abstraire du paraître pour vivre l’être - le jeu pur avec les émotions, celui qui se moque bien de la vraisemblance mais qui interroge notre rapport au réel de toute sa brutale déconnexion avec ce dernier, de sa pleine et impossible différence.
Définir ce qui déclenche tels états chez moi m’est impossible : mélange de mon torturé passé aux circonstances créatives, je peux passer des jours dans une austérité de sentiments. Parfois, observer inconnue œuvre quelques instants suffira pour m’émerveiller de mille pièces d’émotions ; en d’autres temps, je n’en gratterai que sa surface, l’essentialisant à une triste liste de propriétés.
Si je fais appel à mes mémoires de rôliste, il en est de même : par une note, un mot ou une brise, peut revenir à moi un flot de faux vécus, distordus par ces émotions qui en ont pris la place. Je peux rationaliser et retranscrire l’histoire d’une campagne, d’un scénario : mais rien ne sera aussi puissant que cette vague d’émotions, qui par elle seule me renvoie à tout l’imaginaire de cette soirée de jeu. Un complexe entrelacement qui capte en une unique sensation l’immensité du réel et du jeu qui se mêlent, mais dont le déclencheur est distinct du réel : pris à l’exercice de visionner d’anciennes captations de mes jeux de rôle, si des souvenirs rationnels me sont revenus à mesure des épisodes, aucune composite mémoire n’a réémergé, malgré qu’il existe en moi ces singuliers nodules associés aux mêmes parties.
Quand ils m’envahissent, au hasard de leurs résurgences, je peux composer sur leur base des heures durant. L’histoire pourra n’être en rien similaire, mais l’émotionnel que j’y transmets alors vit en elle. Il prend alors une autre forme au détour des angoisses et joies du nouveau jour sous lequel je le redécouvre, et emplit l’espace entre les mots que j’aligne alors. Dans ces moments, tout est fluide, glisse, et j’en oublie mes notes comme mes préparatifs : je laisse vivre mes mots, espérant qu’ils créent pareils instants pour les personnes qui les entendront alors. Pourrais-je écrire la filiation de mes histoires en un généalogique arbre de sentiments, dont je suis l’hôte depuis ma plus dure enfance, et que chaque instant de création enrichit de nouvelles facettes ? Se peut-il que ces mémoires centrales de ma pratique rôliste ne soient que quelques-unes de ces bulles créatives que je chéris, et que j’étends à chaque fois que j’y suis rappelé ?
Mon expérience est pavée de ces mémoires composites. Je me souviens d’une très distinctement, l’association entre l’attente d’un de mes joueurs en retard à la partie, d’une musique m’évoquant une ruelle sombre mais emplie de promesses, et une illustration aux accents menaçants d’une cité toujours grise. Plusieurs fois j’ai fait appel à ce noyau pour dérouler mes histoires : celle d’une nuit tragique au détour d’une nouvelle, ou d’un continent oublié lors d’une autre partie. Et si les motifs en avaient changé, l’expression restait similaire, presque confondue : un inquiétant mystère, mêlé de la complicité même de ceux qui savent que quelque chose viendra. Rien qu’en le résumant en ces quelques mots, je ne rends pas honneur à ce moment : je le cache derrière les choses trop banales et segmentées que sont les mots.
Parfois, ces divagations n’aboutissent qu’à un grand rien : une peur me saisit alors, celle de les avoir tous perdus. Les chercher consciemment n’est pas toujours possible, et chercher à les réactiver par des stimuli n’aboutit pas toujours. Je suis toujours capable de résumer point par point mes parties, mais je perds le lien avec ce qui les rend singulières - comme si les objectiver en arrachait toute leur singularité, à la manière d’une observation technique d’un tableau de grand peintre. Car, aussi précise et complète la captation de la partie soit-elle, jamais elle ne pourra saisir les uniques et précieuses connexions qui s’établissent alors dans mon esprit : là où l’on capture le tangible, l’invisible s’échappe.
Ces souvenirs sont aussi autant de portes à la nostalgie, aux passés qui ne seront plus ; car si je continue ma pratique, plus jamais je ne serai étudiant en biologie dans cette université vieillie, en proie à mes peurs depuis ma chambre rabougrie ; manquant de matériel comme de pratique, aux côtés des personnes qui m’ont ouvert au loisir. N’existeront plus les sessions entrecoupées des repas, car un des joueurs était appelé par son père, tandis que j’entendais reprises de chansons Disney deux appartements en-dessous, par des étudiantes probablement aussi financièrement en difficulté que moi. Jamais plus pourrais-je sortir en pleine nuit dans les exactes conditions de fin d’une de mes campagnes ambitieuses, à quelques jours de mon déménagement et changement de vie, pour enregistrer la conclusion d’une campagne de presque deux ans.
Pourtant, toutes ces mémoires ont forgé ce que je deviens, car le jeu de rôle m’a ouvert à nombre d’évolutions concrètes dans ma vie - des rencontres, des pensées, des possibles. Et je sais que parmi ce qui fait de moi qui je suis, une part n’a jamais existé, et qu’elle est pourtant l’origine de tant de moi : elle m’offre une autre lecture du monde, une perspective sensible et intangible, au-delà du visible, qui permet de continuer à rêver au cœur d’un monde éprouvé.
Errer parmi ses souvenirs, surtout lorsqu’ils sont déconstruits et qu’on les sait créés de fragments sélectionnés du réel, est une expérience particulière - une promenade mentale que je vous invite à arpenter, pour peu que vous en ayez le désir. Qui sait ce que vous y rencontrerez ? S’y terrent peut-être des trésors d’idées, nés de ces enfouies sensations ; ces sentiments hybrides qui se cachent par delà les carcans des représentations. Ceux qui font rêver au-delà de l’image, des mots et des sons, qui permettent le jeux aux frontières du réel.