J'ai toujours une sensation très particulière à la fin d'une campagne de jeu de rôle. La fin de ces blocs, parfois longs, qui ponctuent ma vie, c'est tout autant un rappel à la magie de la fiction qui m'a accompagné pendant si longtemps (plus de deux ans dans le cas de la dernière en date, qui s'est achevée hier) qu'un dur retour à la réalité. Non que je n'y erre pas durant celle-ci, mais plus que la fin me force à me confronter à quel point le réel s'est distendu, déformé, enbizzaré au fil de ce songe que je conte. Je me suis déjà parfois exprimé sur ce sujet, mais à chacune d'entre elles - huit à ce jour - un sentiment tout particulier m'habite : une sorte d'affliction attendrie, faite d'un mélange de mélancolie de tout ce que j'ai perdu et de reconnaissance d'avoir été accompagné une fois encore.
Hier soir, donc, après une dixième partie d'un second chapitre, j'ai mis fin à ma campagne. Celle-ci n'était pas particulièrement longue en nombre de parties, mais s'est étirée au-delà de raison. Vingt parties, pour plus de deux ans. La fin imminente avait été annoncée, plus ou moins (il me semblait avoir été clair, mais visiblement je ne l'avais pas tant été que ça) et le final, empli d'étrangeté, a apporté une conclusion douce-amère, que les joueur·euse·s ont apprécié.
Le prolongement de ce sentiment a bien sa place dans le réel. 179 jours. Cela fait 179 jours que pour le second groupe de campagne, censé évoluer en parallèle et vivre un final similaire, nous n'avons pas pu poser de date pour une partie. Non du fait d'une unique personne : toutle monde y a sa part de responsabilité. Et c'est cela qui m'ennuie, et me terrifie. Je ne peux m'empêcher de percevoir les ravages du temps sur la difficulté d'organisation de mes bêtes et idiotes parties de jeu de rôle. Elles sont futiles, broyées et balayées sur d'autres autels. Mais, là où je me refusais à l'accepter, je fais un premier pas vers l'acceptation : pour beaucoup, ce n'est pas une priorité. Ce n'est pas vital. Avec les responsabilités croissantes de chacune, et les changements de priorités de vie, plus que jamais je conçois que beaucoup de choses ont changé au fil des ans !
Si les fins de campagnes me sont si difficiles, c'est qu'elles me forcent à embrasser l'entièreté de la décrépitude de tout ce qui s'est fracturé, a pourri, ou que j'ai brisé dans leur intervalle. Bien sûr, il y a toujours du positif qui s'y entremêle, et c'est un apaisement qui s'en réchappe ; mais je n'oublie pas ce qui n'est plus. Organiser des campagnes avec les joueur·euse·s originelles devient extrêmement dur, voire impossible. Au fil coupant du temps, certaines amitiés se sont renforcées, d'autres se sont distendues. Je n'ai pas toujours su comment me positionner, ni accueillir sereinement ce qu'il se tramait. Ma condition mentale, dégradée au fil de ladite campagne, n'a pas aidé du tout, et je comprends aujourd'hui que je dois lâcher du lest, prendre de la distance, et accepter les états de fait, sous peine d'en subir très violemment les conséquences.
J'ai des regrets, des remords, des craintes. Pendant des mois, j'ai été terrorisé par la solitude, l'écrasement mental, mes angoisses qui s'incarnaient en des altérations de réalité. J'ai vécu - et ai encore à vivre - une longue traversée du désert, mais je suis entouré. Pas que de silences. Les réseaux sont factices et silencieux, mais il y a des personnes vraies aussi - souriantes, tendres, aimantes. Je mentirais si je disais qu'il n'existait en moi nul vif regret, saignement béant que je traîne à travers les jours ; mais je commence à mettre des pansements sur les plaies, sous les yeux les plus effarés comme les définitivement indifférents.
La vérité se cache derrière : perdre le jeu de rôle, pour moi, c'est perdre l'une des rares activités qui me permet d'unir les facettes de ma personne en un tout cohérent, qui me permet de récupérer de mes souffrances quotidiennes. Cela fait dramatique, mais c'est aussi tristement que joyeusement vrai. Et cette perte potentielle me terrifie, alors je me terrais dans une fuite vers l'avant, une exhortation à la création qui en aura blessé certain·e·s sur mon passage.
Je suis désolé.
Au lendemain de cette fin de campagne, je voulais dresser un bilan, et dire que malgré des mots parfois malheureux, je vous comprends désormais, et j'accepte ce qu'il se passe : vous trouverez peut-être les mots un peu durs, mais j'ai fait mon deuil - car je l'ai vécu comme cela. Avec mon processus de soin, j'ai à repenser tout ce que je suis, et tout ce que je ne suis plus. Je perçois que ce que je me figurais comme des nuances dans mon fonctionnement sont de bien tout autres teintes. Beaucoup de choses hantent mes pas.
Il est temps que j'arrête d'enjoliver de belles histoires ma différence : elle me fait souffrir, tous les jours, et les intensités auxquelles je vis les choses m'empêchent de les ordonner. Tout m'est irradiant de bonheur ou déchirant de tristesse. Je ne vois pas d'images. Ma voix ne s'arrête jamais. Si je ne crée pas, noires idéations s'en viennent me hanter. Je suis nu, tâtonnant dans une chambre de pics d'obsidienne, ou l'écho assourdi de ma voix ne porte pas en dehors de ma cage. Je me sens en un danger constant, qui me donne la nausée. Tout cela m'est habituel, commun, et ne m'effraie plus : pour survivre, et maintenant vivre, je m'y suis habitué. Tout comme je me suis habitué à taire, car mes perceptions trop extrèmes inquiéteraient, alors qu'il n'est rien à faire que de contempler l'abysse, et de lutter de toutes ses forces pour ne pas s'y jeter.
Mon cerveau ne privilégie pas une information par rapport à une autre. Pour lui, tout est important. Et il est terrorisé d'être exclu, seul, ringard. Il fuit le lent éloignement des silences en hurlant, car il a peur d'être ostracisé à nouveau. Puis moqué, puis humilié. Puis broyé. Pas encore. Pas une fois de plus. Pourtant...
Le vide me rattrape.
Je ne peux plus continuer comme cela. Je dois lâcher prise, et accepter que ce qui pour moi est un radeau dans une mer tourmentée, est pour d'autres une brindille dans un verre d'eau. Une morose résignation m'étreint désormais : j'ai essayé d'exhorter à créer, et à s'intéresser. Je ne peux pas faire plus. Je ne dois pas faire plus. Rares sont celleux qui me suivent encore : je dois chérir ces liens tant qu'ils existent, et laisser partir ceux qui ne souhaitent continuer sur ma barque. Je ne dirais ni tant pis, ni tant mieux : aux grand jeu des distensions, il n'y a que des perdant·e·s.
Malgré tout, je ferai une autre campagne ! Avec celleux qui peuvent encore me supporter, qui prennent le soin et le temps qu'il faut. Tout ce que je peux vous dire, c'est que je vais déléguer, autant qu'il le faudra tout en restant juste, pour maintenir ma santé physique et mentale, tout en vous offrant la meilleure expérience de jeu qui soit, sur un système tout neuf. Je veux faire des jolies choses, prendre le temps nécessaire pour les faire !
Je n'en veux à personne, et si certain·e·s se reconnaissent dans certains de mes mots, soyez assuré·e·s que j'ai une profonde tendresse à votre égard, et que je vous remercie pour tous ces instants et toutes ces mains tendues, même si certaines s'en sont disparues dans les ténèbres. J'ai été blessé par certains de vos mots comme de vos actes, mais la barrière de différence n'aide en rien pour vous à comprendre l'ersatz torturé qui gémit devant vous - et je retiens la bienveillance de votre démarche, pas la maladresse passagère qui vous touchait.
A bientôt de l'autre côté des cités éthéréennes !