Voilà un temps désormais que cette idée trotte dans ma tête. Avec l'éternelle chambre d'échos de velours qui accueille avec délicatesse mais traîtrise chacune de mes créations, j'en viens à penser qu'à la manière d'un produit de grande consommation, j'ai une date de péremption, qui se mesure à l'aune de l'espérance de vie de mes idées. Il devient de plus en plus dur, à la mesure du temps, de convaincre à créer - la consommation aveugle a tout remplacé, tout étouffé, tout éradiqué. La facilité empoisonnante contre la dureté de la pensée et la douleur de l'acte.
C'est inconcevable pour moi, par les idéaux que j'ai. L'art, c'est la réflexion - la création, c'est l'émancipation ; dans un monde toujours plus abject, détestable et répugnant, c'est y faire fleurir resplendissantes pousses à l'apex du pinceau, à l'ombre de la plume, aux caresses des pensées. Pour d'aucuns, je passe pour un alarmiste ; pour d'autres, j'invente des combats qui n'existent que dans ma tête. Pourtant, le réel est bien là, au dehors : on nous draine dans un travail évidé de son sens, en une production effrénée fonçant dans un mur, justifiée par une hypocrisie de faïence aux relents de domination. Je ne suis rien face à la machine, mais je peux la pointer du doigt, l'accuser et la déconstruire ; et tout à cette tâche, je perds peu à peu tout contact. Je crie dans le noir, pleurant une prise de conscience ; j'en infuse mes jeux, espérant embryonner la première pensée ; j'en tresse dans mes écrits, tremblant à l'idée d'une lutte déjà perdue.
J'ai créé un monde, et j'y ai fait vivre nombreuses histoires. J'exhorte à créer - je m'agite, m'épuise, et la chambre d'écho m'enlace. Tout ce qui demande plus qu'un geste est abandonné, refoulé, relégué au plus-tard éternel. La pensée n'existe plus, elle a été remplacée par la contrainte. Un monde si désespérément complexe ne garde qu'un but : maintenir la servilité et minimiser la réflexion. Céder, c'est succomber ; mais j'aurai beau hurler, personne ne répondra, la chambre d'écho est toujours là. Elle hante mes pas, spectre qui sabre ma propre créativité. Pourquoi écrire si l'on sait que l'on ne sera jamais lu ? A chaque fois que je tente à nouveau, une voix s'impose : "personne ne va y répondre".
Et s'il est encore des occasions où j'arrive à lui prouver ses torts, j'ai peur de finir à court d'arguments.