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Déconstruire la place de la meneuse

Peut-on repenser le rôle de meneuse sans le supprimer ?
30 mars 2025 par
Siegfried Dubois
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Dans un jeu de rôle dit "avec meneuse" on observe un découpage entre deux rôles typés : celui de "joueuse" et celui de "meneuse". Suivant les tables, ces rôles sont plus ou moins stricts, mais reprennent des grands axes communs :

  • Les joueuses s'incarnent en un ou des personnage·s, qui sont placées face à un univers qu'ils connaissent mais dont leurs joueuses ignorent tout ou partie. Les personnages ignorent au moins une partie de l'intrigue qui se déplie devant eux. Les joueuses peuvent parfois apporter des éléments de leur propre imaginaire dans le jeu, mais avec une portée limitée. Il existe une relation entre personnage·s et joueuse·s forte, les personnages étant généralement construits ou à minima choisis par les joueuses.
  • La meneuse connaît et/ou improvise l'univers. Il existe une relation forte entre la meneuse, l'univers et l'intrigue. La meneuse peut incorporer des éléments proposés par les joueuses comme partie de la narration. Généralement, elle est en charge de l'intrigue, qu'elle dévoile progressivement à ses joueuses sous la forme d'indices ou de connaissances.

Dans cette structure de jeu, il existe une asymétrie entre meneuse et joueuses. Là où la joueuse est en point de vue interne (et encore...) par les yeux de son personnage, la meneuse est en une situation de quasi-omniscience. Cette dynamique se retranscrit même dans les objets auxquels les deux parties ont accès : les fiches de personnages, dont la meneuse ne dispose pas, marquant un statut "différent" ; et l'écran de la meneuse, qui incarne physiquement la limite du point de vue : au-delà de ce paravent, se tient "la vérité" : la seule qui compte, celle qui solutionne l'histoire qui est en train d'être contée. Et que ce fantasme soit vrai ou totalement erroné suivant les parties et les meneuses, il m'évoque l'antique estrade que l'on trouvait autrefois dans nos salles de classe - qui délimitait l'apprenant et l'autorité, dans une transmission verticale du savoir (et qui est d'ailleurs une marotte si chère aux défenseur·euse·s de l'autorité - contre lesquel·le·s je me place ouvertement ; pour ma part, je pense le problème ailleurs - mais c'est un tout autre sujet).

Je pense qu'il existe un travail de déconstruction à réaliser pour permettre aux joueuses de s'émanciper et à la meneuse de se libérer. Dans un podcast, je tressais un parallèle entre la place de la meneuse et le rôle d'une enseignante ; et plus je déplie cet argumentaire, plus je m'aperçois qu'il y a un nombre conséquent de parallèles à dresser.


Dans mes cercles, je constate que questionner la place de la meneuse n'est pas aisé ; et lorsque l'on cherche à redistribuer des rôles à la table, ceux-ci sont parfois assumés (la prise de note) ou plus difficiles à faire accepter (la charge d’organiser). Pourtant, ces activités qui échouent à de nombreuses tables à la meneuse, sont une surcharge à une activité déjà bien remplie : articuler le scénario en enseignant demande beaucoup de concentration pendant la partie, mais aussi d'investissement avant la partie. Il faut préparer les éventuels supports, penser les personnages-non-joueuses, réfléchir l'intrigue... à l'inverse d'un jeu de société où, une fois les règles acquises, on joue, ici il faut maintenir la partie, la faire vivre, et persister au fil des sessions.

La meneuse est légitime à vouloir déléguer ; mais ce n'est pas une entreprise aisée. Et devant la résistance à s'investir des joueuses, au nom de l'existence de la partie, on peut avoir tôt fait d'abdiquer comme je l'ai fait de nombreuses années durant. Si ce n'est pas une loi universelle, les meneuses le sont parfois par défaut. Au sein d'un groupe, c'était la seule personne qui voulait bien endosser ce rôle. Aussi, ce sont parfois simplement les personnes les plus investies de la communauté : elles veulent vraiment que des parties aient lieu, pouvoir jouer, quitte à ne pas être joueuses. Ce n'est ni toujours le cas ni une fatalité, mais de mon expérience et de celle de mes proches, il est difficile de sortir du rôle de meneuse. Je pense que cette position peut faire débat, et que beaucoup ne seront pas en accord avec mon point de vue.

Néanmoins, que le point ci-dessus soit vérité ou approximation, il n'en reste que la meneuse a à sa charge bien plus d'activités que les joueuses. Ce n'est pas compatible avec des dynamiques de table saines, et pousse un mode d'appréciation du jeu comme consommatrices pour les joueuses, et productrices pour les meneuses, et aucune des positions n'est souhaitable pour le jeu de rôle. Si dans le cadre de conventions où l'on fait découvrir un jeu, mettre en place d'autres dynamiques peut être complexe par le peu de temps et la méconnaissance des actrices, il faut selon moi les réfléchir dans des cercles privés. Car c'est là que se niche et cristallise toute la lassitude des meneuses.

Je peine à voir des pistes solides pour déconstruire cette position de la meneuse et des joueuses. On peut penser à la déclinaison d'un certain nombre de rôles, qui sont autant d'attributions qui peuvent être retirées des épaules de la meneuse, librement adaptables selon les besoins et spécificités de votre groupe :

  • Organisatrice : personne qui va initier le protocole de partie, permettre de trouver les dates des parties, et de conduire les débriefs de partie.
  • Référente de prise de notes : personne s'occupant de centraliser, où à défaut de prendre des notes, pouvant soit être à destination du groupe (notes de jeu) ou de la conteuse (notes de partie).
  • Responsable système de résolution : personne ayant pour tâche d'expliquer et de mettre en place le système de résolution.
  • Référente handicap : personne choisie pour accompagner les personnes en situation de handicap dans le cadre de la partie, par l'intermédiaire de dispositifs spécifiques (pauses, outils...) ou d'organisation (lieu adapté...).
  • Coordinatrice sécurité émotionnelle : personne chargée de prévoir, mettre en place et valider les outils de sécurité émotionnelle, ainsi que de veiller au bien-être de toutes durant la partie.
  • Chargée des repas : personne attribuée à la gestion logistique des repas.

Imposer la lecture du manuel à toutes les joueuses ou fonctionner à meneuse tournante pourraient être des idées, mais elles ne tiennent pas forcément. Même en réduisant l'investissement nécessaire, en le répartissant mieux, tout le monde n'a pas envie d'endosser ce rôle. Refuser une place à table à une joueuse sou prétexte qu'elle ne souhaite pas être meneuse semble problématique. Dans certaines configurations et si toutes sont partantes, on pourrait imaginer une campagne à X actes, où chaque acte est scénarisé par une personne différente, et où chaque autre joueuse a un rôle assigné. J'aimerais tenter cela un jour, mais la mise en place pourrait être complexe.

Il y a pour sûr un travail à faire dans la rédaction du manuel et dans le contrat de table. D'un autre côté, j'ai toujours désiré être le plus ouvert possible pour intégrer des personnes et leur faire découvrir le média, mais peut-être faut-il prendre la mesure des personnes qui souhaitent jouer au point de s'investir un peu, et valoriser ces comportements au-dessus de d'autres qui posent les joueuses dans des postures plus passives ? Un ami proposait d'instaurer des bonus de groupe, en jeu et hors-jeu, pour la prise en charge de tâches spécifiques autour de la table.

Quoi qu'il en soit, les enjeux sont grands : maintenir un jeu avec conteuse, tout en évitant le burn-out de la conteuse et en offrant des possibilités collaboratives plus grandes dans les autours de la partie. Vous l'aurez compris, ce billet n'est pas tant porteur de solutions, plus d'un constat : celui de la nécessité d'un travail de fond pour déconstruire des dynamiques de table.

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