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 Préface

Cycle de Niathshrubb


Ce roman choral de fantasy-fantastique a eu un contexte d'écriture particulier. J'estime que cela n'avait pas sa place directement dans le livre, mais que cela participe à la compréhension, car on ne peut détacher l'écriture de l'écrivain.


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J’ai entamé l’écriture d’un livre en décembre 2018. Résidant encore partiellement, pour quelques week-ends et vacances chez mes parents, dans une houleuse cohabitation, je m’étais mis en tête d’écrire quelques nouvelles, liées les unes aux autres par un lieu en commun, alternant les points de vue sur une même situation. Aux origines de ce léger passe-temps : un mal-être profond, celui d’une dépression sur laquelle je ne mettais pas les mots – c’était ma manière de lui en offrir, tout en tentant vainement de m’en détacher. Ma seule liberté, la seule chose qui ne pouvait être contrainte : mon imaginaire. Pendant ces vacances, loin d’un parcours universitaire qui m’étouffait et perdu autant sur mon avenir que mon présent ou mon passé, j’occupais les rares espaces libres qu’il me restait à écrire ces petites nouvelles. Se figurer le tableau exact de cette période n’est pas aisé, et me replonge toujours dans une profonde morosité huit ans plus tard – de lourds stigmates que j’ai fui, et que je commence seulement à avoir la force d’attaquer en thérapie.

Dans ces écrits, tout y baigne d’un nihilisme affligeant, d’un fatalisme étouffant – mais la vie, c’est aussi cela. La vôtre, peut-être pas – et c’est tout ce que je vous souhaite – mais il est des existences autour de vous qui sont brisées, sans même que vous ne le soupçonniez, et plus encore que vous ne le pensez ; d’un seul évènement tragique, d’un harcèlement qui ne s’arrête jamais, d’une discrimination systémique, ou de parents dysfonctionnels. Celles-là devront panser leurs plaies toute leur vie durant, fuir, vivre la plus atroce des précarités. Rien ne peut vous y préparer et peu peuvent vous aider. Ne pas avoir aussi cette perspective âpre et râpeuse de la vie, c’est un privilège auquel peuvent prétendre celles et ceux ayant échappé, par chance, à tout cela.

Je ne vous envie pas au point de vouloir votre place, ne vous demande pas d’être désolé·e·s pour cela en une repentance infinie, seulement de savoir tendre votre empathie et d’écouter les victimes, quelle qu’en soit la cause, même si cela touche à la petite image de la famille bienveillante à laquelle cette société nous a biberonnés. Derrière des mots peut se cacher une souffrance pour laquelle vous pourriez être la dernière ligne d’aide disponible avant un tragique lever de rideau – et à celles et ceux qui mettent ainsi en scène leur existence, parlez-en si vous en avez la force. Ne vous abandonnez pas au vide. Vous êtes belles et beaux, et méritez d’être aimé·e·s pour ce que vous êtes – même si vos sentiments en peine pensent pour vous que vous n’êtes pas grand-chose.

Lorsque j’en ai écrit les premières lignes, je ne savais pas du tout dans quoi je m’engageais – et jusqu’aux derniers mois, je ne le savais toujours pas. Il faut dire, je n’avais jamais vraiment mené un projet d’écriture à son terme ; et pourtant, je n’en manquais pas, de paraboles inachevées. Depuis le collège, j’écris. Même avant, à vrai dire. Des petites histoires, dont certaines ont passablement retenu l’attention de mes professeur·e·s de français, même si j’étais bien loin d’être le prochain Baudelaire. Et cela, du haut de mes onze années d’insécurités, je l’avais bien compris ; Bourdieu, ô que je hais ton « sentiment de compétence » !

Durant ces premières errances, il n’était aucun projet unifié, ni grande invention de ma part, dois-je confesser : c’était tout au plus des collages, m’abreuvant de ce que je lisais et mélangeant les influences avec la délicatesse d’un pachyderme. Par contre, j’ai commencé à imaginer un univers de fantasy en 2014, à la fin du lycée – cela remonte à onze ans ! – et posé les premières bases sérieuses de celui-ci en 2015. Ensuite, en 2016, j’ai étendu ces quatre-vingt pages originelles en deux cent trente… Avant de tout abandonner. En m’y replongeant il y a peu, c’était probablement pour le mieux ; mais jusqu’à 2018, à l’exception de rares textes, je n’écrivais plus.

Je m’étais convaincu que ce que je faisais ne valait rien : le harcèlement, ça laisse des traces indélébiles sur l’estime de soi. Progressant péniblement au travers d’une licence de biologie, au hasard de mes cours de faculté, je me suis trouvé à suivre des cours de pédagogie ; là, j’y ai rencontré un professeur de français. Aujourd’hui, je n’ai toujours aucune idée de pourquoi nous avions eu ces cours – mais ce professeur nous a fait écrire. Pas grand-chose, juste sur la base d’un conte, où nous devions faire une écriture d’invention. J’avais rédigé quelque chose de sombre, mystérieux, m’inspirant des nouvelles fantastiques que j’appréciais, où l’on peinait à séparer le réel de la fiction ; et noircis la page sur le laps de temps court qui nous était accordé.

À l’issue de l’exercice d’écriture, ce professeur a demandé à certain·e·s d’entre nous de lire. Sans savoir trop pourquoi, j’ai osé le faire, au milieu de cette promotion pour qui j’étais un sans-nom, un être étrange hantant le fond des amphithéâtres. J’ai lu, d’une voix peu assurée, mon texte, dans un silence de mort ; et, la parole rendue, ce professeur m’a complimenté. La fin de l’heure glisse, et plusieurs étudiant·e·s viennent me parler, me demandent si j’écris par ailleurs, s’intéressent à moi, l’être invisible et désincorporé. C’était la première fois que je sociabilisais « dans le monde réel » avec des personnes depuis plusieurs années, et cela s’était fait par l’écriture. Je précise « dans le monde réel », car j’avais construit à cette époque un réseau de personnes avec lequel je faisais du jeu de rôle, dans ce même univers – personnes en majorité rencontrées en ligne (avec la phobie sociale, va-t’en faire autrement !) qui ont constitué un cercle proche des années durant, avant de se déliter. Rétrospectivement, je ne dirais pas que c’était bientraitant, mais c’était bien moins maltraitant que les cercles dans lesquels j’avais évolué jusque-là ; c’était alors tout ce qui comptait.

À l’issue de ces vacances, j’ai proposé à la lecture mes textes, premiers de ma vie pour laquelle j’éprouvais une légère fierté : et pour les rares personnes les ayant lus, les retours furent… durs – vous verrez, cela va être une constante dans notre récit. Le choix des mots était « trop complexe », ce n’était « pas lisible », il fallait « un dictionnaire pour comprendre ». Je dois dire, j’ai quelque peu désespéré. Mais cette première phase d’écriture était purement thérapeutique – aligner des mots me faisaient du bien, car j’y explorais en réalité mes traumas, en les mettant à distance : par une recherche stylistique, et des personnages dans un monde de fantasy. J’ai donc persévéré, dans mon coin, mais les mots que l’on avait adressé aux sections que j’avais pu partager résonnaient en boucle dans ma tête. Si j’avais su – la spirale ne faisait que commencer de tournoyer.

Si dans les premiers moments j’ai pu tenir le rythme que je m’étais auto-imposé (je fonctionne comme cela ; si je n’ai pas une certaine régularité, un conditionnement, j’abandonne et le coût de la reprise est démultiplié) d’une page par jour et de deux pages par nouvelle, le découragement a égrainé mes forces. J’aime écrire, mais écrire pour ne pas être lu à terme est une perspective démoralisante. L’effort de mettre une pensée parfaite en mots par nature inexacts m’est difficile si, in fine, il n’y a pas un partage – et je peinais alors à partager à qui que ce soit mes textes – par peur du dénigrement. Les rares fois où j’osais, sur sollicitation, je partageais le morceau d’un texte ; de temps à autre, je communiquais en public sur mes avancées. Et la réponse, la plupart du temps, était un mur de silence. Rongé, je ne disais plus que j’écrivais ; et à terme, à vrai dire, j’ai même cessé de le faire, par boucles. J’ai mis en audio certains des textes, qui n’ont jamais reçu quelque retour que ce soit. Alors j’ai arrêté aussi.

En toute transparence, je me fixais bien souvent des objectifs bien trop élevés pour mes maigres capacités, et je jugeais froidement, à seulement quelques mois d’écart, ma manière de traiter les sujets. Tant que nombre d’entre eux ont été abandonnés du livre final ; mais aussi que pour la plupart de ceux qui sont restés, je dois dire que j’en suis insatisfait. Même si j’ai des relations au genre et à la cognition assez particulières de par mes fonctionnements, j’ai été sociabilisé comme homme dans une société où – certes – les idées féministes progressent, mais se heurtent à un mouvement conservateur antagoniste, se matérialisant en un « backlash ». Je suis né français dans un milieu humble, j’ai étudié longtemps, et cela teinte mes perceptions (en bien… comme en mal) quant aux questions écologiques, de domination, d’économie : et à mesure que je lis, je questionne toutes mes constructions, ce qui affecte mes écrits. Quelle est ma légitimité à écrire sur des sujets que je ne vis pas directement ? Mais là où j’évolue, mes textes restent figés, en un instantané de ma pensée (et de mon vocabulaire aussi, d’ailleurs).

J’ai toujours eu un rapport particulier aux mots – le mot bien choisi, joli, est important pour moi lorsque j’écris. Je leur cherche des mélodies, et nourris une passion qu’à en exhumer d’anciens tombés dans l’oubli. Je me restreins lorsque je vise une écriture « fonctionnelle » mais verse dans des vocables les plus abscons dès lors que j’écris pour moi. Je sais pertinemment que cela ne fait pas de moi un bon écrivain, et ce n’est même pas le but – j’aime cela. Et quand j’écris, je veux me faire plaisir. Je ne le fais pas non plus dans une quelconque démarche conservatrice, qui pleurerait un héritage perdu : je mêle anciens mots et nouveaux, de tous les registres, et en ajoute des nouveaux, fabriqués sur mesure, lorsque les existants viennent à manquer. Je ne pense pas non plus que tout le monde doit écrire comme cela – c’est seulement ma manière de faire, ma proposition créative, dans un espoir (peut-être) illusoire de représenter des pensées divergentes, une autre vie intérieure, différentes représentations du monde. Note au passage : singulièrement, si j’utilise des tournures inclusives dans ce que j’écris, je n’avais pas la capacité de m’imaginer le faire dans mon roman. Je ne dis pas que je ne pouvais pas le faire, mais que l’idée ne m’est même pas venue, à penser que mes constructions m’ont fait agir comme si la littérature était éthérée, distanciée de ces questions – alors même que, de manière plus ou moins explicite, ces questions sont abordées au hasard des chapitres. Cela dit, je pense que certain·e·s de mes lecteur·ice·s auraient éclaté leur crâne sur la plus proche table en observant des formulations épicènes s’ajouter à mes lourdeurs lexicographiques.

Plus récemment, j’ai tenté de faire relire certaines de ces nouvelles à des personnes plus ou moins proches – si j’ai eu la chance qu’une part me donne des retours, ces derniers étaient pour le moins contradictoires. Si avec le recul c’est immanquablement logique (un style marqué fait que l’on aime ou que l’on déteste) sur le moment, cela m’a perdu. Je ne souhaite surtout pas donner l’impression que j’en veux aux relecteur·ice·s, que je marque ici une défiance dénigrante ; bien au contraire, je vous remercie chaleureusement pour le temps que vous avez consacré à mes imperfections littéraires. J’ai lu et écouté vos retours avec la plus grande attention, et cela a eu un effet structurant sur les textes – si je n’en ai pas modifié certains, et que les nouvelles sont devenues des chapitres, c’est grâce à vous. Ne m’en voulez pas cependant, j’ai gardé ce style si particulier, qui a profondément rebuté certain·e·s – mais à l’inverse de la première fois où vous l’aurez lu, je l’assume (et cette fois, oserais-je le dire, avec défiance). Et même : j’ose le justifier, dans la diégèse s’il vous plaît ! Certes à rebours, mais d’une manière qui fait sens à mes yeux fatigués.

Ce qui rendait si difficile d’encaisser la critique, c’est bien que ces textes étaient trop proches de moi : en étroit lien avec ma vie, perfusés de mes terreurs les plus intimes et mes moments les plus éperdus, se balançant d’avant en arrière en quête d’une identité, ils me décrivaient plus que je ne les écrivais. Je passe sur les retours abrasifs, ils n’apporteraient que peu de profondeur à notre récit. Au fil du temps, il est devenu un projet sans fin – quelque chose qui ne finirait jamais, et qui ne trouverait jamais ses lecteur·ice·s (qui, manifestement, n’en avaient pas envie non plus). Des idées d’illustrations inachevées, de textes codés et de doubles sens cachés, j’en avais pléthore – et j’avoue avec une pointe de culpabilité, bien peu ont filtré dans le roman. D’autre part, je devenais insatisfait des premières nouvelles que j’avais écrites à la lumière de l’évolution de mes idées et perceptions ; et, dans le même temps, abandonner, c’était un aveu d’échec supplémentaire que je ne pouvais m’imaginer supporter. Alors, cette année, j’en ai eu assez. Ce livre – j’en ai fini la rédaction et la correction comme une injure au monde, un repli sur moi.

Cette sorte de « crise d’adolescence littéraire » (ô, ce que je déteste cette idée que ce serait une crise sans fondement, alors que le monde n’a aucun sens et que très justement cette révolution intérieure cherche à en donner un à l’existence avant d’abandonner dans l’apathie raisonnable et socialement valorisée de l’âge adulte, qui mène quinze ans plus tard à pleurer devant la photocopieuse – car c’est lundi, que ses chaussettes sont mouillées et que le capitalisme broie jusqu’à la dernière miette d’amusement qu’il reste en nous dans un cynisme moqueur) me convenait bien, à vrai dire – tout contrôler dans l’écriture, dans le processus de publication et de diffusion (neurodivergence, quand tu nous tiens), ne pas s’exposer au rejet des maisons d’édition et aux crises existentielles qui en auraient découlé, et même me poser dans une posture délibérément anticapitaliste (bon, ce n’est pas aujourd’hui que je mettrai de la margarine dans mes épinards) m’aura pour le moins permis de faire un profond travail sur moi, à défaut de former le livre exact dont j’avais rêvé.

Et maintenant ? Maintenant… Lisez-le en caressant un chat, détestez-le pour ce qu’il est et n’est pas, partagez-le si vous avez envie de perdre des ami·e·s, faites-le vivre dans les interstices, servez-vous de ses trois-cent quatre-vingts pages comme d’un cale-porte. Qu’en sais-je ? Il n’est plus à moi, il est à vous. Ah, si. Mettez un petit commentaire (doux de préférence), ça me fera plaisir de savoir que vous êtes passé·e par là. Je vous souhaite plein de belles choses (dans la vie en général). J’écrirai autre chose – peut-être ? Probablement. Mais j’ai besoin de temps pour collecter mes pensées et les mettre en bouteille. Et de repos.