— « Mais en fait, tu es vraiment un humaniste, toi ! »
Cette exclamation m’a transpercé de part en part lorsqu’un collègue me l’a adressée, me coupant net le souffle. Depuis, elle hante mon esprit, sans en payer le loyer. Elle est pour moi la marque d’une rupture : alors, j’ai mesuré à quel point l’éthique était une notion relative. Si je peux sembler faire l’instrumentalisation grossière d’une formule jetée à la hâte dans le flot de conversation, parfois dans les mots s’incarnent de brefs éclats de vérité, fugaces, qu’il faut agripper de peur qu’ils ne se dérobent. En l’occurrence, j’abordais là la question de notre devoir qu’à accueillir les réfugié·e·s climatiques et diplomatiques, indépendamment de leur origine, avec le même soin que quiconque.
J’avais toujours prise pour acquise la devise de mon pays, quand bien même j’en constate au quotidien la flagrante contradiction, surtout par celles et ceux qui se présentent pourtant comme les plus Français·e·s. Si je n’étais pas aveugle au sexisme, au racisme et au classisme de notre société (pour ne citer qu’eux), je ne me figurais pas que la désincarnation des valeurs avait atteint un point tel qu’exprimer le droit à chacun·e d’exister, d’être en sécurité et de bénéficier d’une satisfaction de ses besoins élémentaires suffisait à sortir de la norme. Car, par cette locution, c’est bel et bien ce qui apparaît en creux – ce que l’on dit, c’est ce qui ne va pas de soi : être humaniste ne va pas de soi, et en être vraiment un (quoi que cela veuille dire) encore moins.
Si j’étais vraiment un humaniste, cela voulait dire en creux qu’il y en avait qui en étaient, très littéralement, pas vraiment tout en en étant tout de même ; et la considération de ce possible me glace – elle est l’ouverture vers le monde imaginaire, celui où les actes n’ont de conséquences que celles que nous ne voulons bien voir, et où l’on peut agir au nom d’un bien tout en appliquant un mal. C’est la mort de la morale. Ce jour, donc, j’ai compris pourquoi le fascisme avait eu si peu de résistance alors, et en rencontre si peu aujourd’hui – nombre sont, en vérité, compatibles avec lui. Leur vie ne changera que marginalement. Plus terrifiant encore, celles et ceux-là sont probablement plus nombreuses et nombreux que les personnes qui y résistent.
Être universitaire n’implique pas nécessairement de penser. Je ne parle pas de cette pensée de tous les jours, de celle qui en suivant la démarche scientifique comme un toutou le bâton fonde la perpétuation de la technique, du capital et alimente la croissance dans un monde fini – elle se porte très bien. Non ; la pensée des choses fondamentales, qui pourtant résident au cœur même des applications de nos recherches. De celle qui pose les questions dérangeantes aux conférences, se lève et quitte une table d’administration, qui clame son refus d’asservir des populations au nom d’un supposé progrès. Et c’est précisément ce que l’on attend de nous – que la plupart ne fassent rien – pendant que quelques un·e·s s’agitent et s’épuisent, isolé·e·s et décrié·e·s comme pessimistes ou névrosé·e·s.
Car la vérité se terre juste là, entre les mots. Désincarnés de leur sens, on peut tout dire et son contraire avec eux ; jusqu’à refaçonner sa vérité, tandis que les adversaires de jadis usent désormais d’éléments de langage repris jusque dans nos cercles. Il n’y aura pas de bruit de bottes ; ou plutôt, lorsqu’il sera audible, c’est qu’il sera trop tard, et que nous serons déjà compromis·e·s au-delà de toute réparation. Tout est fait de flux, de mutations graduelles, de basculements progressifs – et au dépit des exemples du passé, comment connaître, savoir, ou même supposer, la fin ? Alors, cela fait de vous un·e alarmiste. Un·e Cassandre, jusqu’à ce que tout s’effondre.